Ji en WUji, TAIchi

Ce symbole bien connu est riche des connexités. La principale est de montrer la présence de l'Un sans second en toutes choses mais aussi que toutes choses sont en Lui. Il en résulte qu'en dehors de l'Un, il n'y a aucune chose. Il nous projette dans ce mystère qu'est la Réalité. Celle-ci, bien qu'étant « Une sans second », se présente à notre conscience comme multiplicité changeante, finie. Selon la sagesse orientale, ce serait la conscience que le cercle représente, conscience qui est Brahman lui-même selon l'une des quatre « grandes paroles » : « Prajnānam Brahma :La conscience est le Brahman » (Aitareya Upanishad).
Pourtant quoi de plus banal que cette association du noir et du blanc comme la succession des nuits et des jours nous le montre. C'est que ces couleurs permettent d'exprimer le noir du sommeil profond et le blanc lumineux de l'état de veille, et même du rêve. Et par association, grâce au langage poétique, le noir renvoie au « mal » et le blanc au « bien » comme dans les expressions « la magie noire, broyer du noir », « la magie blanche, blanc comme neige ».
Mais ce serait oublier les liens avec la connaissance et l'ignorance : « être éclairé, illuminé » ou « être dans le noir, être aveuglé ». L'on pourrait remplir des pages et des pages en relevant l'indéfinité des connexions qu'enluminent ces deux couleurs. En effet, pour s'en convaincre, il suffit de constater leur association avec les dimensions diverses de l'âme humaine et ce dans les différentes civilisations au travers de l'histoire humaine. Retenons que selon l'évangile de Jean « la Lumière brille dans les ténèbres » et avec Victor Hugo, n'oublions pas que « Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumière ».(Les Contemplations)
Ce symbole n'est pas le seul dans sa catégorie et peut être rejoint par le damier (ou tablier), espace-temps vu de notre terre comme jour et nuit, la colombe et le corbeau (dans le contexte du déluge). Et, un peu d'ironie, le ballon de football qui s'habille d'un damier.
Pourquoi le mettre en épingle ? Parce que l'on peut y voir ce qu'il montre avec évidence : unité, dualité et qui dit dualité implique multiplicité, unicité, dynamisme. Ce modèle exprimé par ce symbole peut s'appliquer à de multiples rapports au sein de l'interdépendance. Celle-ci, tout comme l'impermanence, fait partie intégrante du modèle.
Il est facile de constater que les poissons du yin-yang sont indissociables et forment une unité duelle bien que l'on peut les envisager comme deux modalités différentes. Ces deux poissons peuvent alors être considérés tantôt comme opposés tantôt comme complémentaires tout en étant identique à l'Un porté dans leur contour.
Ce symbole ou modèle symbolique visant à rendre compte de la dynamique de l'univers représente aussi le Ciel et la Terre ainsi que leur(s) interaction(s).
Revenons à l'Origine de ce symbole, sa source, et nous verrons que l'on retrouve la même structure au fondement d'autres formes traditionnelles, à commencer par le Tao.
Taiji tu ou le yin-yang est précédé, si l'on peut dire du taiji lui-même expression de la détermination première au sein du Wuji. Le Wuji (Wu chi) que l'on traduit par le « sans faîte » pointe l'Infini, l'Absolu aux noms multiples comme Tao, Brahman, Hachem, Allah. C'est le Vide, la Vacuité.
Wu signifie « il n'y a pas, ne pas être, sans, .. ». Ce concept renvoie à ce qui « précède » le Taiji que l'on peut se « représenter » comme le souffle originel mystérieux, le chaos primitif, la phase indifférenciée avant la détermination du Taiji. C'est donc le Vide, le « Non-être », équivalent ici du « Non-né », représenté par un cercle vide, qui engendre le Monde à la fois en principe (Taiji) et en fait (Taiji tu)
« Le Vide (wu) vise la plénitude. Le Plein (chi) fait le visible de la structure
Le Taiji (tai chi) a pour traduction littérale « faîte suprême ». Il désigne la poutre faîtière d'une toiture qui concrétise le symbole de la Poutre faîtière suprême de l'univers, sa clef de voûte. Celle-ci est encore à l'état indifférencié. Après Wuji (sans faîte) vient le Taiji (faîte suprême). Dans ce contexte, le « ji » (« yi » « chi ») qui, au départ, désigne dans le monde le sommet d'une montagne puis la poutre faîtière d'une charpente à pignon, et même l'étoile polaire - point fixe de la voûte céleste, pôle céleste et suprême - veut indiquer l'idée d'un « point central », d'un axe principiel vu comme l'origine de l'univers. Cette clef de voûte, « faîte suprême » renvoie à l'idée d'un principe qui soutient l'existence des dix mille êtres. Pour être complet, on traduit parfois « taiji) par « extrême exigence », « pôle suprême ».
Il va de soi que cette détermination est ce qu'on appelle le Principe de la manifestation, le fondement originel de l'existence (Élohim, Brahman non-suprême, le Tao avec un nom, le Commencement - ce dernier étant aussi le milieu et la fin, ...). Bien que le Taiji soit à distinguer du Taiji tu, les deux modalités sont souvent représentée de la même façon. Mais le Taiji a ses représentations propres dont par exemples
Le Taiji-tu en tant que fondement originel n'est pas, principiellement, différent du Taiji si ce n'est que dès qu'il est perçu en mouvement, il passe de la puissance à l'acte, il manifeste le monde. L'univers, le monde « prend » en quelque sorte, la Vertu, l'Énergie du Vide, il s'en nourrit tout comme cela se passe avec le « te » (vertu, force du Tao avec un nom). Ou le Vide met son Énergie, sa Vertu - représentée dans la tradition occidentale par la Parole de Dieu - au service du monde.
Le Taiji-tu ou le yin-yang
圖 « Tu » signifie carte, dessin. L'on nous précise ainsi qu'il s'agit d'un symbole, d'un aide mémoire en quelque sorte, d'une présentation synthétique de ce qui est.
Ici nous sommes face à la dynamique proprement dite du « ji », principe duel qui nous apparaît comme dualité ou multiplicité manifestant et nourrissant les dix mille êtres. C'est comme si le monde séparait l'Énergie du Vide. (on peut rapprocher ceci, en mode théologique et religieux à la tentation et chute d'Adam et Eve, la dualité inhérente à Adam - ce qui demande d'ailleurs des commentaires mais nous ne citons dans ce cadre que ce lien)
Au sein du Vide, « Ji » s'exprime selon deux phases d'un mouvement cyclique à deux pôles, l'un actif, l'autre passif, et passant perpétuellement de l'un à l'autre. Quant le mouvement décline pour arriver à un optimum de « passivité » on l'appelle Yin ou Terre, et quand il croît vers un optimum d'activité, on l'appelle Yang ou Ciel. Ce mouvement cyclique et perpétuel considéré selon ses deux phases s'offre à notre regard comme unicité, complémentarité ou opposition des deux aspects.
Le Taiji-tu permet d'embrasser simultanément l'unité à la dualité (ou au multiple). Il est d'ailleurs le symbole du Tao dont on sait qu'on y distingue le Tao sans nom et celui avec un nom sans que cela affecte l'unité indivisible du Tao. Ces poissons yin yang permettent de qualifier le flux originel et fondamental du « yi » (ou chi ou qi) dans son rythme d'activité du Ciel et de la Terre. Ces deux modalités du yi en activité dans le cosmos composent tous les phénomènes de la nature et se trouvent dans chacun des existants. Cette activité est perpétuelle, permanente (temps et espace). On peut dire que le yin se nourrit du yang et le yang du yin si bien que l'on peut dire avec Antoine Lavoisier que « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »
Le Yin, la Terre, le pôle négatif en terme d'électromagnétisme représenté en noir, correspond globalement à la notion de passivité. Il évoque entre autres, le principe féminin, la lune, l'obscurité, la fraîcheur, la réceptivité, au froid, à l'eau, aux rivières, à la terre, l'humide, le sombre, le statique, le descendant, entrant (l'intériorité)...
Yang : l'un des deux principes fondamentaux de la philosophie taoïste chinoise, . Le Yang correspond au principe mâle, à la chaleur, au feu.
Le Yang, le Ciel, le pôle positif en terme d'électromagnétisme représenté en blanc, correspond globalement à la notion d'activité. Il évoque entre autres le principe masculin, la lumière, le soleil, la luminosité, la chaleur, l'élan, le chaud, le sec, le lumineux, le dynamique, l'ascendant, le sortant (l'extériorité)
[On peut penser ici à l'origine du symbole de deux moitiés séparées et devant se réunir par rapport au monde de la multiplicité (ou de la dualité)]
[On peut rendre compte de ce mouvement par la vibration d'une corde : la corde reste elle-même bien que donnant à voir des sinusoïdes. On pensera aussi aux nadis principaux que sont Ida, pingala, sushumna, ainsi qu'au caducée. Le monde manifesté est l'expression de la «dysharmonie» de l'Un, l'expression du bien et du mal en Dieu selon la Torah (!!??)]
Synthèse
Le cercle extérieur émergeant du centre non représenté, symbolise le Tout, le Vide, c'est à dire ce qui est par soi. On y verra aussi la raison d'être de l'univers qu'il soit vu comme harmonie, dysharmonie, équilibre, déséquilibre, en général comme dualités indéfinies, comme multiplicité.
Les poissons yin-yang, en noir et blanc dans le cercle, représentent la dynamique de l'énergie Qi (chi, prana, te) apparaissant sous deux aspects appelés « Yin » (noir) et « Yang » (blanc). Leur mouvement est symbolisé par la forme en « S » qui les réunit tout en les distinguant. Ce mouvement perpétuel du Yi selon ses deux modalités qui se conjuguent, permet la manifestation de tout les phénomènes constituant le monde.
On peut considérer que le point blanc au sein du Yin et le point noir au sein du Yang soulignent que tout phénomène manifesté est une combinaison des deux modalités du « Ji » et que par conséquent rien n'est purement Yang ou Yin. (on peut penser aux gris en modalités indéfinies comme mélanges du blanc et du noir, du ciel et de la terre)
Conséquences, exemples de déductions
Il est souhaitable de saisir que le Taiji est une invite à trouver, maintenir, rétablir l'équilibre dans nos rapports, nos relations à nous-même et au monde : leur harmonisation nous conduit à la sérénité, à la paix intérieur du fait d'être ainsi centré en la réalité.
En effet :
- Les deux modalités ne sont pas absolues. Elles sont interdépendantes, chacune impliquant, nécessitant l'autre. Yin et Yang sont des indices dont se trouvent affectées les variations du qi. Ce rapport peut être fait d'opposition, de complémentarité (variable selon les « mélanges »), d'unicité voire d'unité. On peut aussi considérer que Yin est la part obscure de Yang.
- Elles sont l'expression du mouvement perpétuel de l'énergie, et restent toujours en équilibre dans leurs variations d'intensité. Dans leur interdépendance, si l'une grandit ou diminue, l'autre diminuera ou grandira maintenant ainsi l'équilibre de l'univers
- Les entités peuvent être perçues comme déséquilibrées par rapport à un existant donné (l'excès ou la déficience d'un des deux entraîne des conséquences sur l'autre et un déséquilibre de l'ensemble. Notamment en matière de santé, d'émotions comme haine et amour)
- « Yi Yin Yi Yang Zhi Wei Tao » traduit de plusieurs façons afin de nous éclairer (par Marcel Granet) :
« D'abord le Yin, puis le Yang, c'est là le Tao. »
« Ici le Yin, là le Yang, c'est là le Tao. »
« Un temps yin, un temps yang, c'est là le Tao. »
« Un côté Yin, un côté Yang, c'est là le Tao. »
« Tout Yin, tout Yang, voilà le Tao. »
Les premiers signes de l'aurore ou les dernières lueurs du crépuscule donnent de façon concrète, sensible, entre le jour et la nuit, l'illustration de la continuité des variations de l'énergie Qi comme Yin-Yang. Il en est de même selon la verticalité relative des moments solsticiaux du jour comme de l'année, le soleil de midi en plein été et sa progressive variation vers la froideur de la nuit hivernale.
Ajoutons encore la considération des points de couleur envisagé comme lien, relation entre les deux modalités yin et yang. On parle de la relation biao-li : il s'agit alors de voir là un principe permettant de lier, de relier, d'établir un passage entre des modalités opposées, comme le bien et le mal en général, dont aucunes n'est absolue.
Cette manière d'appréhender le monde permet de « dépasser » les contraires pour les voir comme complémentaires puis unifié et participer de mieux en mieux, en conscience au Tao. C'est ainsi que cesse la séparation au sein du Tout, sa division en éléments individuels, et que l'on prend conscience que traiter individuellement, séparément ses composants n'a pas de sens au regard de l'Absolu.