Néant? Rien?
Voilà deux « mots » qui recouvrent des concepts fort différents et même contradictoires selon le référentiel pris. Comment s'y retrouver, comment sortir de la confusion que ces mots et concepts peuvent induire ?
Comment puis-je être « rien » alors que je suis quelque chose ? Comment Dieu peut être « néant » alors qu'il est ? En fait, il s'agit d'expressions résultant de différents points de vue, le plus souvent non précisés, ou évident au sein du référentiel en question. Il suffit de prendre la peine de préciser pour que les confusions disparaissent.
Il existe trois points de vue principaux : le premier, qui n'en est pas vraiment un, est celui de la Réalité absolue ; le deuxième est celui de la théologie, un Dieu créateur comprenant la relation à sa création, à ses créatures et en particulier, l'être humain ; le troisième est celui de l'existence, le lieu des opinions, de la multiplicité des expressions avec ou sans dieu(x).
Tant que l'on est « limité » dans et au domaine de l'existence, il est impossible de prendre en considération les deux autres points de vue.
Tant que l'on est « limité » dans et au domaine de la théologie et de l'ontologie, il est impossible de prendre en considération le point de vue métaphysique.
Dès lors que l'on accède à ce dernier point de vue, qui n'en est plus un en réalité, tous les points de vue s'harmonisent car aucun ne lui est étranger.
Nous allons nous appuyer sur Maître Eckhart et René Guénon pour tenter de clarifier ce concept porté par les mots « rien » et « néant » dans le contexte de la spiritualité.
Voici un aperçu des différents points de vue possibles.

On peut constater que la plupart des êtres humains possède un regard sur la Réalité qui se limite à un niveau individuel.
A noter que le niveau (ou l'étendue) de conscience en rapport avec la réalisation spirituelle s'élargit en allant de l'individuel singulier à Cela et, bien entendu, se réduit dans l'autre sens. Le renouement avec Cela, de façon générale, commence par une ou des expériences dénotant un accès à l'universel pour s'achever, bien que rarement, par le grand Éveil qui est « identification » à Cela.
Allons plus avant dans le sujet et commençons par ce le texte tiré de Actes 9:3-9 :
« 3 Comme il était en chemin, et qu'il approchait de Damas, tout à coup une lumière venant du ciel resplendit autour de lui. 4 Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? 5 Il répondit: Qui es-tu, Seigneur? Et le Seigneur dit: Je suis Jésus que tu persécutes. Il te serait dur de regimber contre les aiguillons. 6 Tremblant et saisi d'effroi, il dit: Seigneur, que veux-tu que je fasse? Et le Seigneur lui dit: Lève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire.
7 Les hommes qui l'accompagnaient demeurèrent stupéfaits; ils entendaient bien la voix, mais ils ne voyaient personne.
8 Saul se releva de terre, et, quoique ses yeux soient ouverts, il ne voyait rien; on le prit par la main, et on le conduisit à Damas.
9 Il resta trois jours sans voir, et il ne mangea ni ne but. »
Et Maître Eckhart commente :
« Paul se releva de terre et, les yeux ouverts, il vit le néant (rien, non selon la traduction de « niht »). » Il me semble que ce petit mot a quatre significations. L'une d'elle est : quand il se releva de terre, les yeux ouverts, il vit le néant et ce néant était Dieu car, lorsqu'il vit Dieu, il le nomme un néant. La seconde signification : lorsqu'il se releva, il ne vit rien que Dieu. La troisième : en toutes choses il ne vit rien que Dieu. La quatrième : quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.»
Ce que Paul vit (voir) c'est que Dieu est Tout, que rien n'est en dehors de lui et dès lors que les créatures, la création sont absolument néant, rien si perçues comme autres que lui.
Et là l'on rejoint René Guénon qui précise que le néant absolu, c'est l'impossible, l'absurde.
Et en effet, on se vit (vivre) comme rien, néant en dehors de la Réalité, de Dieu ou autrement dit, on se vit comme non-différent de Cela, le Un sans second.
Pour reprendre un autre commentaire :
« Dieu réside dans une lumière à laquelle personne ne peut parvenir (...) Celui qui s'élève encore et croît en grâce et en lumière n'est encore jamais parvenu en Dieu (...) Pour que Dieu soit vu, il faut que ce soit dans une lumière qui est Dieu lui-même. Un maître dit : en Dieu il n'est ni moins ni plus, ni ceci ni cela. Tout le temps que nous sommes engagés dans l'approche, nous n'y parvenons pas.
Or Paul s'exprime ainsi : Une lumière du ciel l'enveloppa. Il veut dire tout ce qui appartenait à son âme fut saisi (...). Dans cette lumière, toutes les puissances de l'âme bondissent, les sens extérieurs s'élèvent de même que les sens intérieurs que nous nommons pensées. Au-delà des pensées se situe l'intellect lorsqu'il est encore en recherche. Il va de tous côtés et cherche ; il épie ici et là, il acquiert et perd. Au-dessus de l'intellect en recherche est un autre intellect qui ne cherche pas ; qui demeure dans son être pur et simple, saisi dans cette lumière. Et je dis que, dans cette lumière, toutes les puissances de l'âme s'élèvent. Les sens bondissent dans les pensées : à quelle hauteur et dans quel abîme sont celles-ci, nul ne le sait que Dieu et l'âme. » et encore : « Paul vit Dieu en qui toutes les créatures sont néant. Il vit toutes les créatures comme un néant car Dieu a en lui l'être de toutes les créatures. Il est un être qui a en lui la totalité de l'être. »
Ce qui est autre que Cela (la Réalité absolue, Dieu, ...) ne peut être que le néant, l'impossible, soit absolument rien. C'est ce qui explique le sentiment qui pousse les mystiques, les éveillés à proclamer qu'il ne sont que néant, rien : c'est la prise de connaissance qu'il n'y a qu'une et une seule Réalité et que l'on ne peut pas être autre que Cela en réalité mais que l'on peut s'imaginer être un individu indépendant et convaincu d'avoir par lui-même sa propre raison d'être.